| Le Capital-Risque (deuxième partie) |
Avant détudier les réactions du Marché à lintroduction des valeurs financées par le capital-risque, il nous faut brièvement rappeler le rôle des Nouveaux Marchés (NM). Les conditions de succès des initiatives de capital-risque nont pu être réunies que grâce à la création du Nouveau Marché en 1996. La différence par rapport au second marché est, que les autorités boursières veulent y privilégier le financement plutôt que les plus-values dactionnaires fidèles. Entre autres avantages, lintroduction au NM se fait par augmentation de capital et non par cession de titres déjà existant.
1/ La spéculation
a) Laccueil sur le Marché
Laccueil sur le Marché doit toujours être soigneusement évalué. Pour cette opération, il faut déterminer la valeur de la société.
Citons, sans ambition de les décrire, les différentes méthodes dévaluation. Cette valorisation se base sur des éléments concrets issus du plan de développement de la société, comme les prévisions de chiffre daffaire à trois ans, la taille du marché visé, la capacité de cotation et la solidité de léquipe durable.
Les méthodes dingénierie financière permettant de valoriser la société dès les premiers tours de table sont " le " discounted cash-flow ", basé sur le chiffre daffaires espéré et la rentabilité future ; la valorisation par les multiples boursiers, qui se base sur la comparaison avec des concurrents cotés du secteur ;
la méthode patrimoniale, basée sur les actifs et engagements de la société, méthode particulièrement mal venue pour les start-up, les notions de goodwill et badwill étant inadaptées aux entreprises à forte croissance ".
Lévaluation des sociétés à forte croissance, qui nous intéressent donc particulièrement, ne peut senvisager par de telles méthodes. Les résultats seraient totalement décalés compte tenu de leur absence de bénéfices, de leur faible rentabilité et de lenvolée des cours en bourse dus à leur potentiel. De nouveaux indicateurs ont donc été mis en place, comme le " Backward valuation ", ou le " Traffic-related multiples ", qui permettent apparemment une plus grande fidélité.
Les capital-risqueurs français ont improvisé une solution dévaluation proche de la méthode des multiples boursiers : la comparaison avec des valeurs dans les quelles ils avaient précédemment investi, et la comparaison avec des idées similaires développées sur le marché .américain.
Avant lintroduction en bourse, et si cest là la sortie choisie par linvestisseur, il convient avec les actionnaires majoritaires de la répartition des titres. Le capital-risqueur conservera une partie de sa mise afin de daugmenter sa plus-value au cours déquilibre.
Entre 1997 et 1999, 25 des 97 sociétés cotées au nouveau marché ont vu leurs cours grimper de 100%, 15 de 200%, et les introductions ont vu leurs offres souscrites vingt à trente fois.
Nous pouvons même remonter en 1996, où les premières opérations sur le Nouveau Marché ont été engagées dans leuphorie, et alors que le Marché manquait totalement de références en Europe pour ce type de valeurs, des valorisations excessives ont été atteintes, bien quelles aient alors semblé correspondre à létat du Marché.
Nous mettrons lindex sur le fait que nombre de ces entreprises innovantes au potentiel largement surestimé nauraient jamais du avoir accès au nouveau marché. " Quil sagisse du second ou du nouveau marché, le banquier introducteur doit se montrer très sélectif et nencourager des dirigeants dentreprise dans la voie dune introduction en bourse que si cette dernière présente des perspectives de forte croissance pour le Nouveau marché ".
Les analyses permettant la sélection doivent être irréprochables, et adaptées au marché et à ses caractéristiques Européennes. Le modèle prédominant fut néanmoins la sélection sur plan de développement, celui-ci devant se rapprocher des dossiers dintroduction type NASDAQ.
Nous nous permettrons de citer un exemple dont lexotisme nenlève rien au sérieux : Richard Li, fils du célèbre milliardaire chinois (de Hongkong) et président du groupe Pacific Century a vu les actions de sa société valorisées à plus de 1000% de leur prix de lancement. La coquille vide au potentiel infini (développement sur le marché chinois ) a perdu 90% de sa valeur lors de la chute du NASDAQ. Ses projets de développement sur le marché japonais des jeux vidéo, à destination des " ZUTAKU " (fanatiques de jeu en réseau) ont dû être revu nettement à la baisse.
Les plus-values quil a néanmoins réalisé, notamment avec la vente dun bouquet de télévision par satellite (à destination des marché chinois et japonais, pour le moment opposé à la diffusion) lui ont permis dacquérir lopérateur " Hongkong Telecom ". Cette opération bénéficie désormais à son père, qui a dû insuffler un demi milliard de dollars dans le capital du groupe pour le sauver de la faillite. Lanecdote, et les nouveaux espoirs de ce groupe ne font que nous démontrer que la stabilité boursière dune entreprise innovante semble maintenant dépendre de son degrés de rattachement à une activité plus traditionnelle et déjà rentable.
Depuis le début de lannée 2001, lévolution du capital-risque et de sa phase finale (capital-développement pour LBO, transmission ou introduction) est conditionnée à un renforcement des outils traditionnels dévaluation du plan de financement et des cash-flows prévisionnels. Des contrats dassurance (pour les loss buy out) destinés à couvrir des risques recensés lors des audits et non couverts par les systèmes traditionnels sont conclus ; et tous les risques courus à loccasion des étapes critiques du développement sont pesés.
Les bénéfices réalisés par les investisseurs : les TIR
Sur dix start-up financées, le capital-risqueur naboutira pas à un retour sur investissement intéressant et dans les délais pour cinq dentre elles, perdra la mise pour deux à trois dentre elles, et touchera le jackpot pour les deux ou trois restantes. Le terme espéré pour le retour est entre trois et sept ans, et le retour sur investissement espéré est aux alentours de 25 %.
Juste avant léclatement de la bulle, le flux dinvestissement (premier trimestre 2000) sélevait à 23 Milliards de dollars, là où un an plus tôt, ils étaient à 6.2, mais dautre nouveaux entrants ne sont pas comptabilisés, comme les grands groupes investissant dans leurs propres fonds de capital risque.
Ces investissements ont continué à alimenter la bulle alors même que lissue était clairement annoncée par les spécialistes. Une des raisons est que les investissements ralentissent toujours avec un temps de retard à lannonce de turbulences. De surcroît, la popularité croissante du capital-risque est due aux opérations réussies de lannée 1999, avec des TIR après IPO de lordre de 150% ; les petits porteurs ont suivi.
Les raisons de la spéculation
" Spéculer consiste à procéder à des achats ou des ventes de biens, de titres ou de devises dans le seul but de retirer une plus-value (ou déviter une moins-value) des changements futurs de cours, sans rien attendre de lemploi ou de la transformation des actifs concernés. " (La bourse et les marchés financiers, M.Montoussé)
La spéculation offensive, quelle soit en position courte ou longue, se fonde principalement sur linformation publique et les analyses qui en sont proposées par les spécialistes. Ainsi, une rumeur ou linterprétation dune information peuvent conduire à une spéculation auto-réalisatrice, lamplification du phénomène devenant autonome de son origine, et touchant une telle masse de spéculateurs que lon peut parler de mimétisme.
Ceux qui ne prennent pas une part active à cette spéculation jouent en quelques sorte la contre partie (pour limiter linfluence des fluctuations du cours), attitude passive souvent qualifiée de spéculation défensive. Lorsque le phénomène sauto génère, il peut alors prendre de la vitesse et de la hauteur sur les cours, il sagit dune bulle spéculative.
Effet pervers de cette bulle spéculative, lorsque les opérateurs se décident à encaisser leurs plus-values, la contagion de réaction est toujours présente, et tous le décident en même temps : cest léclatement de la bulle. Cest exactement ce qui sest passé pour le NASDAQ et les Nouveaux marchés. Circonstance aggravante, les valeurs en question portaient sur des sociétés non encore rentables, sur des potentiels à forte croissance, à moyen terme.
Le mimétisme qui sest observé sur les marchés financiers et qui semble à lorigine de la bulle spéculative sest calqué sur les investissements en capital risque. Leffet des montants investis et de la prise de risque a été éminemment psychologique ; les petits porteurs ont suivi comme des " poissons-pilotes ".
Certaines conséquences de cette croissance exponentielle des marchés financiers pendant la période deuphorie sont indéniablement positives. Reste à analyser les répercutions post e-krach sur la croissance et lemploi et donc sur léconomie réelle.
Par ailleurs, nul ne peut nier le rôle moteur du capital-risque sur la croissance et lemploi.
Les institutions, à lorigine du développement du capital-risque en Europe, nont eut de cesse de soutenir par tous moyens les développements de la croissance et de lemploi engendrés par la montée en puissance des nouvelles technologies.
" Linnovation et la société de linformation sont génératrices des emplois de demain. Le cinquième programme-cadre de RDT (Recherche et développement technologique) de la Communauté, qui sest doté dune enveloppe de quinze milliards deuros, est destiné à accélérer le processus dinnovation, et à exploiter pleinement le potentiel de croissance et demploi de la Communauté. Plus lEurope sera compétitive dans le domaine des technologies de pointe, plus nombreuses seront les possibilités de créer des emplois de qualité " (Conclusion du sommet de Cologne, 1999).
Les études menées dans le cadre des programmes " sprint " et " value ", ont mis en avant la nécessité daider ce développement, les statistiques saverrant paradoxales en ce quelles recensent des potentiels Européens extrêmes compétitif, mais des politiques de soutien trop faibles et des développements trop timides. Le fameux " Livre vert sur linnovation "de la Commission sest alors posé en réponse à ce paradoxe.
Parmi les diverses propositions dans ce sens, on remarquera notamment linstauration dune fiscalité favorable à linnovation, et lassouplissement des réglementations financières.
La commission européenne dans le cadre de ces programmes a ainsi encouragé et soutenu le capital-risque privé, prétendant créer un " pont entre capital-risque et Recherche et Développement ". Au titre des actions sur linnovation et des programmes " I-TEC ", la Commission a même insisté sur le nécessaire développement du " pouvoir dattraction que constitue une bourse de valeurs grande et liquide encourageant de nouvelles sociétés à croissance rapide à faire une première offre publique "( Conseil européen sur lemploi, 20/21 novembre 1997) le " modèle " du NASDAQ est évidemment mis en avant.
Lintroduction dune valeur à forte croissance sur un marché important en terme de volume déchanges et de liquidité présente en effet entre autres avantages, celui de procurer rapidement des fonds qui permettront au capital-risqueur et éventuellement aux fondateurs, de réaliser une plus-value rapide et intéressante.
Le constat est toujours le même, dès que lactif devient nettement supérieur à sa valeur fondamentale, il y a bulle spéculative. Les comportements mimétiques sont également à luvre lors des retournements. Le contrecoup de ce comportement est un effet de richesse inversé ; le patrimoine des ménages baisse, le taux dépargne augmente et la consommation ainsi que la croissance économique ralentissent. Les banques centrales nont alors dautre solution que de baisser leurs taux dintérêt afin de relancer linvestissement, et dinjecter des liquidités pour redonner au marché une situation déquilibre.
Du capital-risque à la politique monétaire, lenchaînement de causes à effets est donc logique. Au cur de cette cascade, une question simple est celle de linfluence du comportement des capital-risqueurs sur lintérêt du marché.
2/ Une atteinte à lIntérêt du Marché ?
a) Le-krach des nouveaux marchés
"Il est capital que la confiance des investisseurs perdure, soit renforcée dès le départ, et que les perturbations du marché secondaire ne viennent pas affecter limage dentreprises dont les véritables enjeux se situent à moyen terme "( Banque Stratégie n°134, Janvier 1997).
Plus globalement, la libéralisation de la finance devait favoriser une croissance non inflationniste, en forçant les banques à sajuster sur les intérêts des marchés financiers, sans pousser à une politique monétaire inflationniste. La globalisation a eu un tout autre effet, celui de subordonner léconomie à la finance en rétablissant linfluence directe des marchés financiers à léconomie réelle.
Nombre déconomistes avaient prédit la chute de ces valeurs. Il sagissait alors plus dune rationalisation du Marché que dune hécatombe, même si un assainissement devait passer par lélimination de sociétés dont les projets nauraient dailleurs pas dû séduire le moindre investisseur.
Paul Krugman, qualifiant de " valeur Pangloss " les titres très risqués mais à fort potentiel de gain, à mis en avant le rapport entre la faible probabilité de succès et le profit éventuel.
Laléa moral du risque de non-remboursement était ainsi connu.
Comptant sur les plus-values, les investisseurs ont acheté des titres mobiliers au-delà de leur valeur fondamentale (somme actualisée des revenus anticipés que doit rapporter cet actif). La pression de la demande entraîne alors la hausse des cours (auto réalisation) et la bulle se forme. Tant que les revenus générés par les placements couvrent le montant de la dette ou les intérêts à défaut du capital, la bulle continue à croître.
Lorsque les opérateurs, conscient du phénomène, commencent à vendre, le phénomène de mimétisme sinverse et la bulle éclate lorsque les agents endettés sont contraints de vendre des titres pour rembourser les emprunts. Krugman nest pas le seul économiste a avoir aborder et décrit ce risque, Minsky et Irvin Fisher lavaient également analysé.
La liquidité croissante de nos marchés, la prospérité de nos économies, la mondialisation de léconomie et de la finance, ont peut-être permis une limitation voire une absorption de la crise.
La législation sur les délits boursiers, les règlements de la C.O.B., les règles de bonne conduite du C.M.F., les codes des associations professionnelles ,ou encore les règlements intérieurs des intermédiaires encadrent les principes dintégrité et de sécurité des marchés.
Les règles déontologiques concernant le respect de lintérêt du client nous intéressent ici à plusieurs égards. Il sagit pour lintermédiaire notamment de sassurer que le client a la capacité dassumer ses projets financiers et quil a été averti des risques inhérents à certains placements risqués. Il sagit, concernant lintégrité du marché, de respecter les règles du jeu, la confidentialité et lexclusivité de destination de certaines informations, ainsi que de ne pas jouer avec les positions interdites.
Toutes ces règles éthiques et déontologiques de comportement sur le marché boursier organisent la protection, la divulgation et la circulation des informations significatives, quelles concernent les risques courus (liés à la nature des opérations) ou les risques de réaction du marché.
b) Rôle de linformation dans lintérêt du marché
Lintérêt du marché est réputé être la situation dans laquelle toute information susceptible de perturber le cours est divulguée le plus tôt possible au public. Une information répondant à cette catégorie peut donc, lorsquelle concerne une société cotée, revêtir trois aspects : linformation privilégiée, linformation confidentielle, et linformation portant sur des secrets daffaire ou de fabrique.
Mais à léchelle des marchés financiers, linformation concerne des valeurs de référence, ou linterprétation donnée par un investisseur de référence, susceptible dentraîner une réaction mimétique sur le marché.
Ce raisonnement nous amène à la déduction que lintérêt du marché dépend du degré de transparence. Lintérêt du marché est lié à lintérêt général des opérateurs et investisseurs.
La loi N.R.E., dans sa partie relative à la régulation de lentreprise et au droit des sociétés commerciales présente certaines dispositions qui " peuvent paraître hétéroclites, selon laveu même du rapporteur, M. besson. Il existe, toujours selon lui, une finalité commune : la recherche de la " transparence, de l'équilibre des pouvoirs et de la souplesse, en un mot de la modernisation du droit des sociétés "(www.fjpansier.com).
Cet équilibre recherché dans la refonte du droit économique implique linstauration de règles rappelant les aspirations de la corporate governance, et le développement de la problématique de linformation.
Lorganisation de la protection de linformation significative, puis de sa transparence, quelle soit sous sa forme originelle ou déjà interprétée, est un élément clé de la définition de lIntérêt du Marché.
La liquidité du marché, la meilleure évaluation des risques et la pertinence de lévaluation des sociétés introduites sont également des données essentielles de sécurité.
La transparence, linformation et la sécurité sont des règles de protection des marchés destinées à limiter les risques systémiques et à assurer le respect des droits des minoritaires.
A travers une approche du capital-risque, il est aisé de faire le rapprochement entre la gestion des besoins de notre Société modernes et ses répercussions sur léconomie réelle.
Lintérêt du marché ne se limite pas à la transmission de linformation sensible, mais comporte plus globalement la nécessité de contrôler en amont la pertinence de cette information avant den rationaliser lutilisation.
(juillet 2001)